Après les incidents qui se sont déroulés sur le site nucléaire du Tricastin, Showshoes a publié une réaction, et ma demandé d'y réagir, ce que je fais avec plaisir. Parce que si j'ai choisi d'évoluer dans le secteur nucléaire nucléaire et plus particulièrement dans la sureté, c'est justement pour connaître les risques réels de cette industrie, pouvoir me faire un avis juste, et partager ces connaissance.
L'uranium et la radioactivité
Pour commencer, la base, l'uranium et le radioactivité.
A l'état naturel, le minerai d'uranium est composé de trois isotopes : 234U (0,0054%), 238U (99,28%) et 235U (0,71%). Cet élément est dit radioactif, puisque ses isotopes se désintègrent en émettant des rayonnements. Leurs périodes d'activité sont très longues, et le plus radioactif des isotopes naturels est l'isotope 234 (il se désintègre plus vite, et est donc dégage plus de rayonnement, mais dans le même temps, sa quantité diminue plus vite que les autres isotopes) : plus un isotope est radioactif, plus sa quantité va être faible.
L'uranium naturel se trouve partout dans l'écorce terrestre et, à sa concentration dans cette écorce, n'est pas dangereux : sinon, comme je le disais dernièrement, les Bretons auraient déjà eu quelques problèmes. Il se trouve même dans l'eau, et les poissons s'en foutent (n'en déplaise à M. Gauffe).
Le principal danger (de ce minerai) vient donc de l'uranium enrichi que l'on utilise pour faire fonctionner les centrales nucléaires. L'isotope 235 est le seul élément fissile naturel. Mais, pour obtenir une réaction en chaîne susceptible d'alimenter un alternateur avec assez d'énergie pour produire de l'électricité, il faut enrichir l'uranium jusqu'à une de teneur de 3,5% en isotope 235. Cette teneur est obtenue par diffusion gazeuse ou membranaire. Cette opération est très couteuse en énergie, et nécessite la présence l'une tranche nucléaire dédiée.
Enfin, et pour commencer à répondre à la chronique de Jean-Pierre Gauffre, citée par showshoes : non il n'y a pas d'uranium gentil et d'uranium méchant. Non il n'y pas de nucléaire méchant et de nucléaire . Il y a un secteur nucléaire civil et un secteur nucléaire militaire. Il y a des différences d'enrichissement (95% en isotope 235 pour une bombe à l'uranium), il y a une situation historique qui a provoqué le lâché de bombes sur Hiroshima et Nagasaki, il y a une administration cacocochyme et des fonctionnaires peu formés qui ont conduit à l'accident de Tchernobyl. Mais faire porter la responsabilité de ces faits sur le secteur nucléaire actuel, c'est comme blâmer Sam Colt pour toutes les tueries de l'Histoire.
Dangers des rayons ionisants
Le principal effet de la radioactivité est la diffusion de rayons ionisants. Ce sont ces rayons qui sont nocifs pour la santé.
Tout d'abord, les voix d'exposition. Elles sont de deux types, interne ou externe. Dans le cas de l'irradiation externe, la source de l'exposition est à l'extérieur du corps, est l'irradiation dure un temps limité. Dans le cas de la contamination interne, la source est ingéré et peut s'y fixer indéfiniment.
Les effets des rayons sont de deux types : déterministes ou stochastique (aléatoires).
Effets déterministes
L'énergie dégagée par les rayonnements est absorbée par les cellules, provoquant la mort de celles-ci. Ces effets sont provoqués par des fortes doses, et ils sont généralement immédiats. Parmi les principaux effets déterministes, on peut citer la cataracte, les oedèmes ou la stérilité. Enfin, il existe un seuil pour l'apparition de ces effets, c'est à dire qu'en dessous d'une certaine dose, aucun effet n'est apparu.
Effets stochastiques
L'énergie dégagée par les rayonnements provoquent de légères lésions de l'ADN. Dans ce cas, deux solutions. Soit le corps répare de lui-même les lésions et aucuns effet néfaste ne va apparaître, soit la réparation est imparfaite, provoquant des mutations cellulaires, induisant ainsi des cancers ou des leucémies. Les effets sont tardifs (entre 4 et 10 ans) et aléatoires (en fonction de la réparation ou non des lésions de l'ADN). Dans le cas des effets stochastiques, ce n'est pas la gravité qui est fonction de la dose. Ce qui va en s'accroissant avec la dose est en effet la fréquence d'apparition du cancer.
Le nucléaire ne tue pas à tous les coups. Il ne tue pas « petit à petit », ou « lentement et surement ». Il me semble que c'est aussi manipuler la vérité de dire que le nucléaire tue insidieusement. La vérité biologique est seulement que le principal effet de l'absorption des rayons est l'apparition d'un nombre anormal de cancer. C'est peut-être cynique de dire ça, mais il me semble que médicalement parlant, un cancer ne signifie pas forcément la mort. De plus, lors du plus gros « accident » nucléaire de l'histoire, les deux bombes sur Hiroshima et Nagasaki, la majorité des victimes a été tué par le souffle de l'explosion. Une mort classique, en quelque sorte...
Pour continuer de répondre à la chronique de Jean-Pierre Gauffe : oui il peut y avoir des produits radioactifs dans la nature sans que ça soit dangereux. Oui on boit de l'uranium dans l'eau minéral sans en mourir. Oui, on traite même les champignons aux rayons X. Et, pour répéter ce que j'ai dit dans mon premier commentaire, l'industrie nucléaire n'est clairement pas le premier pourvoyeur en terme de dose (et d'où u'elle vienne, la dose, les effets sont les mêmes). L'exposition moyenne annuel d'un Français au rayonnements naturels (radon, rayonnement cosmique...) provoque une dose de 2,4 mSv alors que celle due à l'activité humaine provoque une dose de 1 mSv (dont plus de 90% due à l'exposition médicale). Un dernier chiffre : un scanner corps complet, par exemple, assure une irradiation comparable à l'irradiation naturelle reçue sur 3 ans...
Le problème du seuil
Un des problèmes liés aux effets des rayonnements est celui de leur seuil d'occurence. En effet, les effets stochastique n'ont jamais été observé en dessous d'une certaine dose? Or, comme leurs effets sont différés, on ne peut présager ou non de leur existence. C'est pourquoi les instances internationales ont décidé que la relation entre dose et probabilité d'occurence de cancer serait une relation linéaire sans seuil.
Et l'accident de la SOCATRI dans tout ça?
Une cuve a fuit. L'usine en question traite des flux en provenance des usines d'enrichissement d'Uranium, en vue de la fabrication de combustible civile. Le rejet ne comporte donc pas d'isotopes artificiels de l'uranium, mais uniquement de l'uranium de composition proche du naturel.
L'usine a donc outrepassé sa limite de rejet annuel. Soit. C'est une faute par rapport à la loi. Mais cela ne signifie pas à priori que cette fuite puisse avoir des répercussions biologiques dantesques. Dépasser un seuil ne va pas dire se retrouver automatiquement en situation de danger. C'est une précaution, en quelque sorte, pour pallier au manque de résultats dans ce domaine. Et d'autre part, le danger le plus important dans le cas de l'incident de Socatri n'est pas le risque radiologique, mais bien le risque toxique : l'U est un métal lourd, très dangereux pour les reins. Et pour un enrichissement inférieur à 6%, le risque radiologique est minoritaire pour l'uranium.
Quoi qu'il en soit scientifiquement parlant, il est certain que cet incident a révélé des disfonctionnements dans la gestion de crise des accidents nucléaire.
Pour reprendre ce que disait Showshoes, la fuite a commencé vers 23h le 7 juillet. Le temps de faire des mesures, le PUI (Plan d'Urgence Interne) radiologique est déclenché à 6h du matin le 8 juillet. En déclenchant le PUI, l'exploitant prévient le préfet, qui doit ensuite prévenir l'ASN. C'est ensuite à l'ASN de prévenir l'IRSN afin de gréer une cellule de crise. L'IRSN a été prévenu le 8 juillet à 14h30.
C'est ici que réside la mauvaise gestion, l'erreur de communication et tout ce que vous voulez...
Voilà, j'espère que ces quelques explications pourront être utiles à ceux qui les liront. Je n'ai pas cherché à me faire le défenseur des dysfonctionnements de l'industrie nucléaire. Je voulais juste faire part de ce que je sais et ai, en espérant faire avancer le débat.
EDIT : un avis que j'apprécie chez DirtyDeni
EDIT 2 : modification les doses citées (2,4 et 1 mSv) sont des doses annuelles moyennes.
Quant à l'exemple du scanner corps complet, c'était pour montrer qu'il n'y a pas que le mechant nucleaire civil qui peut induire de fortes doses.
Concernant ta théorie sur les accidents : je ne vois pas pourquoi les accidents seraient susceptibles d'augmenter dans l'industrie nucléaire et pas dans le domaine médical. S'il est normal de pointer du doigt les dysfonctionnements de l'industrie nucleaire, il doit aussi mettre l'accent sur le médical. COmbien de radiologues previennent leurs patients des dangers des rayons X? Combien font plusieurs clichés inutiles?
POur finir, le problème du temps. Effectivement, la dose est fonction du temps. Mais, pour un rejet donné, la dose rediminue toujours. Certes la diminution est extremement lente (1/2 vie tres longue), mais diminution il y aura.
le probleme du temps est ailleurs. Il est au niveau des déchets. Mais c'est un autre problème.
POur être précis, la dose moyenne annuelle due a l'exposition médicale est de 1 mSv. celle due à l'industrie nucleaire est de 0,0002 mSv, et celle du aux retombées des explosion nucleaires est de 0,01 mSv. D'ou les "plus de 90%" que j'aurais pu remplacer par 99,99%. je n'essaie pas de vous refiler nos responsabilités, juste de comparer des chiffres.
Concernant les déchets : ce n'est pas parce que la source est artificielle qu'elle n'est pas un déchet... Une fois usée, elle doit être traitée comme une source naturelle. les mecanismes de la radioactivité sont identiques qu'un isotope soit artificiel ou naturel. et tous les elements qui vont être irradiés par les rayons X dans le cabinet sont considérés comme des déchets.
le nucléaire est trop lié au militaire pour être transparent? Le seul lien est le Pu retraité des centrales qui peut être utilisé a des fins militaires.
concernant le bilan isotopique en sortie de coeur nucléaire : la majorité est du l'uranium (238,235, 234, 236), et plutonium (239,241, 242), viennent ensuite en quantité moindre l'americium (241, 243), le cadmium (242, 244) et le neptunium. En toute petite quantité, on trouve ensuite pratiquement tout le tableau des éléments périodiques, par le jeu des désintégrations nucléaires. Certains sont produits d'activation : ce sont des éléments issus des gaines de combustible par rexemple, ou des parois des cuves.
sur le contrôle des rejets, je suis assez d'accord avec vous. Il semblerait que l'ASN soit parfois trop permissive avec les exploitants, en ce qui concerne les réglementations.
Et je suis aussi d'accord sur le médical. Pour ce dernier secteur, je ne sais pas à qui revient la responsabilité. ASN, ordre des médecins?
en aucun cas dans l'article je n'explique que l'accident n'est pas grave. j'ai juste souhaité exposer des faits biologiques et chimiques concernant la radioactivité et les effets des rayonnements. A partir de ces arguments, si tu décides qu'ils ne te servent pas à faire avancer ta réflexion, c'est ton choix.